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NTM : Trois décennies de son

Pour Kool Shen & JoeyStarr, l’aventure discographique commence en 1990 avec un morceau sur la séminale compilation Rapattitude : « Je Rap » est un titre bancal, réalisé avec les moyens du bord, pourtant il suinte de ce track introductif une énergie qui sera confirmée (et amplifiée) quelques mois plus tard avec la sortie du maxi 45 tours « Le Monde De Demain », une chanson prophétique et toujours d’actualité près de trente ans après sa conception. « Le monde de demain, quoi qu’il advienne nous appartient/La puissance est dans nos mains, alors écoute ce refrain », scandent les NTM sur fond de sample soul.

Le premier album, Authentik, voit le jour en 1991, pendant la guerre du Golfe. C’est le premier album d’une série de quatre, tous devenus des classiques du rap français. « Si tu parles de moi, ne fais pas de faux pas/ Car pour t’éliminer, pas besoin de contrat ». Le verbe est haut, la punchline affûtée. Le groupe effraie, fascine. Et remplit le Zénith à une époque où le rap français se contente trop souvent des petites salles.

En 1993, le Double R et son complice filent à New York se fournir en ogives sonores : le second album, 93… J’Appuie Sur La Gâchette est truffé de titres surpuissants, conçus pour la plupart dans les studios new-yorkais, à Brooklyn, avec Kirk Yano. Le sulfureux « Police », le single au clip censuré « J’Appuie Sur La Gâchette », « Pour Un Nouveau Massacre » : le déménageur linguistique et l’expert en sodomie verbale sont en mode guerre, à l’avant-garde du gros son et de la polémique amère.

Quand sort Paris Sous Les Bombes en 1995, le groupe est déjà fermement installé au sommet de la galaxie rap français. Souvent opposé aux « frères ennemis » marseillais IAM, le Suprême arpente les scènes, imposant une puissance live jamais égalée. Même le Wu-Tang Clan, avec qui ils partagent les planches lors d’un éphémère festival parisien au Parc des Princes, s’incline devant l’explosif duo. Le procès suite à leur concert à La Seyne-sur-Mer le 14 juillet 1995 rappelle que les Nick Ta Mère sont toujours accompagnés d’une persistante odeur de soufre. Le groupe échappe de peu à une interdiction de se produire sur scène et doit s’acquitter d’une sévère amende. Comme le disait Ice-T, « Freedom of speech ? Just watch what you say ». Peu après la sortie de ce troisième album que d’aucuns considèrent comme leur meilleur, les deux rappeurs se paient Nas, le lyriciste suprême, le temps d’un remix du titre « Affirmative Action » du collectif new-yorkais The Firm. Alors que le rap reste une musique boycottée par les grands médias, les NTM réussissent à faire entendre leur voix et à aligner un palmarès de ventes à faire pâlir les rockers les plus populaires.

1998, l’année de la fin du premier acte dans la vie du groupe. Quand sort le quatrième et ultime album de JoeyStarr et Kool Shen, simplement titré Suprême NTM, avec sa double couverture bleue signée Laurent Seroussi devenue iconique, c’est l’ouragan. 40.000 exemplaires vendus le premier jour, disque d’or (100.000 ventes fermes à l’époque) en précommande, l’album détrône la BO du film Titanic, avec en slogan Titanic Ta Mère, NTM N°1 du Top Albums. Back dans les bacs pour un dernier massacre linguistique et musical, le duo du 9.3 aligne les classiques : « That’s My People » et son indicible nostalgie, l’hymne « Seine Saint-Denis Style » avec un beat qui écrase tout sur son passage, « Pose Ton Gun » et son message de paix… Le plus gros hit de l’album, « Ma Benz », triomphe malgré une censure du clip, qui ne passe à la télé qu’après minuit car jugé trop sexy. Nominé aux Victoires De La Musique, l’album est battu par celui de Manau. Une défaite qui en dit long sur le music business et sa déconnexion vis-à-vis des musiques dites urbaines. Le public, lui, ne s’y trompe pas : l’album est validé par le grand public et l’underground, et le NTM Tour blinde les salles de France et d’Outre-Mer, avec deux Zéniths parisiens sold out. Le 18 décembre 1998, le dernier concert de la tournée est à Genève. Il marque la fin provisoire du groupe, qui attendra dix ans avant d’effectuer un retour triomphal sur scène, après des albums solos et diverses activités annexes, du cinéma au poker.

2008, le proverbial phénix renait de ses cendres et le Suprême revient live on stage pour cinq concerts à Bercy. L’occasion de prouver que les années ne changent rien à la puissance de feu du Nicomouk, qui s’est pour l’occasion entouré de multiples invités prestigieux (Lord Kossity, Jaeyz d’Afrojazz, Nathy, etc.) rencontrés au fil de leur longue carrière. Un album live titré On Est Encore Là fait office de rappel à ceux qui auront raté cette réunion historique.

2018, nouveau retour en force. Cette fois-ci, ce sont trois AccorHotel Arenas qui sont bookés. Et complets en quelques minutes.

La légende est encore une fois sous les feux de la rampe. La longévité faisant bon ménage avec la dextérité musicale, NTM a d’ores et déjà sa place assurée au panthéon du rap, mais aussi de la musique populaire, tous genres confondus.

« Prêts à foutre le souk et tout le monde est cord’da » !

Olivier Cachin